En politique, toutes les batailles ne méritent pas d’être menées. Certaines peuvent même se transformer en pièges. En menaçant de bloquer le projet de loi de finances rectificative (Lfr) 2026 si ses amendements ne sont pas pris en compte, Pastef semble avoir oublié une règle élémentaire : on peut avoir raison sur le fond et se tromper lourdement sur la méthode.
L’encadrement des fonds spéciaux de la Présidence, la baisse des taxes sur le diesel, la revalorisation des bourses familiales et la remise en question de certains arbitrages liés au Fonds monétaire international (Fmi) sont des revendications qui méritent le débat. Mais dans un pays confronté à de fortes tensions financières, menacer de bloquer un texte budgétaire est un pari risqué. Surtout lorsque les conséquences pourraient dépasser les murs de l’Assemblée nationale.
Les chiffres avancés par le Premier ministre, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô, donnent la mesure des difficultés : 340 milliards de FCfa de recettes en moins, 540 milliards de charges supplémentaires et des arriérés de paiement de l’État estimés à 1 956 milliards. Derrière ces montants, il y a des entreprises en attente de règlement, des emplois fragilisés et des familles qui espèrent encore des réponses concrètes à leurs difficultés quotidiennes.
Certes, la réduction de 555 milliards de FCfa de certains crédits d’investissement interpelle. Certes, les arbitrages budgétaires et les engagements envers le Fmi doivent être examinés sans complaisance. Le Parlement n’est pas une chambre d’enregistrement. Mais entre amender un texte et menacer de le bloquer, il existe une frontière que la responsabilité politique commande de ne pas franchir à la légère.
L’ironie de cette séquence est que la loi de finances initiale que la Lfr vient corriger a été adoptée par les députés de Pastef, alors qu’Ousmane Sonko était encore Premier ministre. Celui-là même qui avait dénoncé, à son arrivée à la Primature, une dette cachée héritée du régime de Macky Sall. Si la situation financière est aussi préoccupante, la nécessité de réajuster les comptes ne devrait pas surprendre. Elle devrait plutôt imposer de la cohérence.
L’audience nocturne accordée à Ousmane Sonko par le khalife général des Mourides, Serigne Mountakha Mbacké, intervient dans ce climat tendu. Sans préjuger de la teneur de leurs échanges ni leur attribuer une quelconque portée politique, cette rencontre rappelle que la crise dépasse désormais le simple affrontement entre le gouvernement et sa majorité parlementaire. Dans une société où les autorités religieuses occupent une place importante, chaque séquence de tension nationale suscite des attentes en matière d’apaisement et de responsabilité.
Aujourd’hui président de l’Assemblée nationale, Sonko peut défendre ses convictions. Mais il doit aussi mesurer les conséquences d’un éventuel blocage. Les marchés financiers ne jugent pas seulement les intentions : ils évaluent les risques. Les inquiétudes suscitées par les menaces de blocage budgétaire et la baisse des obligations sénégalaises en dollars rapportée dans ce contexte illustrent la fragilité de la confiance financière.
Et ce sont rarement les responsables politiques qui paient les premiers la facture. Ce sont les entreprises qui attendent leurs créances, les ménages confrontés à la vie chère et les populations vulnérables. À Touba, les besoins des sinistrés des inondations ne peuvent devenir les dommages collatéraux d’un bras de fer institutionnel.
Le Sénégal n’a besoin ni d’un Parlement docile ni d’un gouvernement soustrait au contrôle démocratique. Il a besoin d’un débat exigeant, mais constructif. Les revendications de Pastef peuvent être défendues sans faire planer le risque d’une paralysie budgétaire.
En politique, reculer n’est pas toujours capituler. C’est parfois comprendre qu’une victoire tactique peut coûter une défaite stratégique. Si Pastef persiste dans cette voie, il risque de transformer des revendications défendables en faute politique.
Car, au-delà des postures et des rapports de force, une question demeure : peut-on prétendre sauver le Sénégal tout en prenant le risque de fragiliser davantage ses finances ?







