Chaque année, le Grand Magal de Touba draine des millions de pèlerins et génère des centaines de milliards de francs CFA. Une effervescence économique spectaculaire, mais dont les retombées ne profitent encore que partiellement à la ville sainte elle-même, selon l’économiste Moubarack Lô.
À l’approche du Grand Magal, Touba change de visage. La cité religieuse s’étire, déborde, sature. Les routes se remplissent, les concessions s’ouvrent, les marchés improvisés surgissent. Pendant quelques jours, la cité religieuse devient l’un des plus grands pôles économiques du Sénégal : une ruche humaine où circulent des millions de personnes et des flux financiers colossaux.
Les études conduites depuis 2011 par l’économiste Moubarack Lô estiment que l’événement génère « des centaines de milliards de retombées ». Pour l’expert en gestion publique, l’objectif initial de ces travaux était d’abord de mesurer un phénomène jusqu’alors peu documenté. « Le Magal draine chaque année beaucoup de monde et personne n’avait cherché, jusqu’en 2011, à mesurer cette participation. Il est pourtant important que les autorités religieuses de Touba, mais aussi l’État, sachent combien de personnes participent au Magal et quels sont les secteurs concernés par les achats qu’il occasionne », explique-t-il.
Les résultats témoignent d’une croissance spectaculaire. Alors que l’enquête de 2011 évaluait la fréquentation à trois millions de participants, celle réalisée en 2025 estime que « six millions et demi » de personnes ont fait le déplacement. « La participation a donc plus que doublé en quatorze ans. Si la même tendance se maintient, on peut arriver à treize millions de participants dans une dizaine d’années », souligne l’économiste. Une progression qui pose déjà de majeurs défis en matière de mobilité, d’infrastructures et de services.
Cette affluence exceptionnelle se traduit par une consommation massive. L’alimentation constitue de loin le principal moteur économique de l’événement. « Le secteur qui en profite le plus est évidemment l’agroalimentaire, puisque le Magal est avant tout le ‘’berndé’’ et que toute personne qui arrive dans une concession peut y manger sans autorisation », détaille Moubarack Lô. En effet, les besoins restent immenses : œufs, moutons, chèvres, chameaux, poulets, riz, légumes, boissons et eau sont achetés en très grandes quantités plusieurs semaines à l’avance. « Tous ces acteurs bénéficient largement du Magal de Touba », affirme-t-il, rappelant que les statistiques officielles montrent des pics de production dans les mois qui précèdent la célébration.
Au-delà de l’alimentation, de nombreux autres secteurs enregistrent également une forte activité. Les transporteurs, les vendeurs de carburant, les sociétés de télécommunications, les services de transfert d’argent, les banques, les assurances, les commerçants de tissus ainsi que plusieurs corps de métiers de l’artisanat profitent de cette dynamique. « Le secteur automobile et les transporteurs tirent un grand bénéfice de cette période », observe l’économiste, qui cite également les menuisiers, les peintres et d’autres artisans sollicités pour rafraîchir les habitations avant l’arrivée des pèlerins.
Pourtant, derrière cette vitalité économique, Touba — principal théâtre de cette effervescence — ne capte qu’une partie limitée des richesses créées. Selon Moubarack Lô, une part importante de la valeur ajoutée échappe à l’économie locale. « Ces retombées se partagent entre les producteurs, qui le plus souvent ne sont pas de Touba, et les distributeurs, qui peuvent être de Touba, étant entendu que certains d’entre eux viennent de l’extérieur uniquement pour la période du Magal. L’impact pour Touba elle-même n’est donc pas très élevé, puisque l’essentiel de la production vient d’ailleurs, y compris les produits horticoles et l’élevage », constate-t-il.
Autrement dit, si Touba accueille l’événement, l’essentiel des revenus est généré hors de ses frontières. Les producteurs agricoles, les éleveurs et de nombreux fournisseurs sont implantés dans d’autres régions du Sénégal, voire dans les pays voisins. Les chameaux, par exemple, proviennent en partie de Mauritanie, tandis que plusieurs commerçants s’installent temporairement à Touba durant le Magal avant de repartir.
Pour l’économiste, cette situation ouvre un vaste chantier de réflexion. « Il y a sans doute aujourd’hui une réflexion à mener sur l’économie du Magal, pour voir comment augmenter son impact sur l’économie locale de Touba, de manière à ce qu’elle génère de l’emploi et des revenus pour ses populations », déclare M. Lô.
L’une des pistes consiste à renforcer la production locale et nationale afin de réduire les importations qui alimentent une part importante de la consommation du Magal. Moubarack Lô rappelle que « même sur le riz, l’essentiel vient de l’extérieur ». Il cite également les condiments, le lait, le fromage, la farine ou encore les huiles alimentaires, dont une grande partie est importée. Selon lui, le développement de filières locales permettrait de conserver davantage de valeur au sein de l’économie sénégalaise tout en profitant plus directement à la cité religieuse.
L’économiste souligne également le potentiel des entrepreneurs de Touba, notamment dans la transformation de l’arachide. « Ils disposent d’une grande capacité et ne demandent qu’à être accompagnés par l’État et les agences publiques, mais aussi par les autorités locales, pour augmenter leur production », explique-t-il.
Au-delà de la production, il plaide pour une véritable stratégie de développement économique articulée autour du Magal. « Il faudrait que l’État, en relation avec les autorités de Touba, travaille avec les banques et les agences publiques pour voir comment développer l’entrepreneuriat et l’emploi à Touba et dans ses environs », suggère Moubarack Lô.
Les travaux les plus récents menés en marge du Magal s’inscrivent d’ailleurs dans cette logique. Ils portent notamment sur la gestion des transports pendant le pèlerinage, mais aussi sur l’emploi et l’insertion des jeunes. Selon Moubarack Lô, ces recherches ont permis « d’identifier des pistes qui méritent aujourd’hui d’être approfondies pour développer une économie locale forte, augmenter l’impact local du Magal et promouvoir de manière durable le développement économique de Touba et de ses environs ».
Ainsi, si le Grand Magal constitue incontestablement l’un des plus puissants moteurs économiques ponctuels du Sénégal, l’enjeu, selon Moubarack Lô, n’est plus seulement de mesurer les centaines de milliards générés chaque année, mais de faire en sorte qu’une part plus importante de cette richesse se transforme durablement en emplois, en entreprises et en revenus pour les populations de la capitale du mouridisme.







