Dans le défunt gouvernement dirigé par Ousmane Sonko, c’étaient deux départements bien distincts. Mais, sous Al Aminou Lô, le ministère des Finances et du Budget ainsi que le ministère de l’Economie, du Plan et de la Coopération, ont été regroupés dans un seul grand département confié à Cheikh Diba. Sous son autorité, officieront deux Ministres “délégués” : l’un chargé du Budget (Bassirou Sarr), l’autre (Allé Nar DIOP), chargé de l’Économie, du Plan et de la Coopération. Un dispositif inédit sous l’actuel régime. Que traduit-réellement une telle réorganisation, au moment où le Sénégal engage des discussions cruciales avec le FMI et au moment où le spectre d’une restructuration de la dette plane ? Economiste statisticien, Babacar GAYE apporte des éclairages cruciaux dans cet entretien avec Seneweb.
Comment jugez-vous déjà cette réorganisation ?
Je ne la lis pas comme un remaniement, mais comme une re-architecture de la décision économique. Jusqu’ici, trois fonctions étaient juridiquement coordonnées mais institutionnellement distinctes : la norme budgétaire, la stratégie de développement et la relation financière extérieure. Le décret les place sous une autorité unique. Ce n’est pas un détail d’organigramme, c’est un changement de logiciel de gouvernance.
Quels pourraient en être les objectifs
Trois objectifs me paraissent clairs :
D’abord, l’unicité de commandement : mettre fin à la cacophonie qui a souvent brouillé le message du Sénégal vis-à-vis du FMI, des marchés et des bailleurs. Face à des partenaires, parler d’une seule voix vaut mieux que plusieurs voix justes mais dissonantes.
Ensuite, la cohérence stratégique : réunir la planification de long terme (la vision Sénégal 2050) et la contrainte budgétaire de court terme, que l’on avait laissées dans deux maisons séparées. On ne peut pas planifier le développement sans tenir la caisse, ni tenir la caisse sans cap.
Enfin, la capacité de négociation : en concentrant les relations avec les bailleurs et la conduite des négociations avec les institutions financières internationales, on se dote d’un négociateur unique, crédible, capable d’engager l’État.
La contrepartie, que je signale en honnêteté : un super-ministère concentre aussi le risque. C’est un point unique de défaillance, et une charge considérable. Les deux ministres délégués sont précisément là pour absorber ce risque opérationnel.
En une phrase : ce n’est pas un remaniement, c’est une recentralisation de la décision économique.
Cheikh Diba est-il, aujourd’hui, à la tête d’un super-ministère ?
Sans ambiguïté, oui. Mais il faut définir le mot, sinon il ne veut rien dire. Un super-ministère, ce n’est pas un gros budget, c’est la réunion, dans une seule main, des trois leviers de la souveraineté économique. La norme (finances et budget). La stratégie (économie et plan). Et la relation extérieure coopération, bailleurs, négociations avec les IFI.
Réunir ces trois leviers, c’est faire de ce ministère le véritable centre de gravité du gouvernement sur tout ce qui touche à l’argent public et à sa trajectoire. On se rapproche du modèle des grands ministères de l’Économie et des Finances « à la française », ou des ministères des finances très puissants que l’on observe dans les pays sous programme.
Les deux ministres délégués ne diluent pas ce pouvoir, ils le déconcentrent : Diba fixe la direction, ils exécutent. Il est le chef d’orchestre ; eux tiennent les pupitres.
Le vrai pouvoir n’est pas dans la taille du périmètre. Il est dans le fait qu’aucune décision économique majeure ne peut désormais se prendre sans passer par lui.
Ce dispositif devrait-il le libérer un peu plus et lui permettre d’être davantage dans la stratégie et la recherche stratégique de ressources ?
C’est exactement la fonction des deux délégués, et c’est là que le dispositif est bien pensé. En déléguant l’exécution budgétaire au quotidien et la coordination de la planification, on libère le ministre de la gestion courante pour le porter vers le travail de haut niveau : les arbitrages stratégiques, la mobilisation des ressources et la négociation.
L’expression « recherche stratégique de ressources » est ici décisive. Dans un contexte où l’accès aux financements concessionnels est partiellement perdu et où le marché des eurobonds est fermé, mobiliser des ressources n’est plus une routine de trésorerie : c’est un art. Cela suppose une gestion active du passif (rééchelonnements, rachats, opérations de marché), des instruments nouveaux (sukuk, obligations diaspora, partenariats), et l’optimisation des recettes internes. Cela demande un stratège, pas seulement un comptable.
La condition de réussite, je la pose nettement, la délégation doit être réelle. Si le ministre se laisse happer par la gestion micro, l’architecture échoue et le super-ministère devient un goulot d’étranglement.
Le dispositif fait passer le ministre du rôle de comptable de l’État à celui de stratège de la ressource. C’est précisément ce que la conjoncture exige.
Est-ce un dispositif qui pourrait avoir été mis en place pour préparer d’éventuelles négociations sur un possible reprofilage ou une restructuration de la dette, notamment avec le FMI ?
Oui, c’est un appareil de négociation, c’est même sa raison d’être. On ne concentre pas les relations bailleurs et les négociations avec les IFI sous une seule autorité pour gérer la routine. On le fait pour s’asseoir à une table difficile avec un interlocuteur capable d’engager l’État.
Mais « appareil de négociation » ne signifie pas « intention de restructurer ». Et il faut distinguer trois objets que l’on mélange trop souvent :
- Un nouveau programme FMI : du financement contre des réformes. C’est l’objectif immédiat.
- Le reprofilage : allonger les maturités, lisser le mur de remboursement de 2026-2028, sans nécessairement réduire la valeur de la dette.
- La restructuration proprement dite : une réduction en valeur actuelle nette (une décote), généralement sous le Cadre commun du G20, avec passage en défaut sélectif.
Or les signaux récents penchent clairement vers les deux premiers, pas le troisième. Les remboursements anticipés effectués juste avant la mission, et l’« alternative à la restructuration » que le Président aurait présentée à la directrice du FMI, sont des gestes de pays qui cherchent à éviter la restructuration formelle, rassurer les marchés, acheter de la crédibilité, négocier un programme et une gestion active du passif.
Pour ma part, ce super-ministère est construit pour négocier en position de force, et pour garder la restructuration comme option, pas comme programme. C’est un appareil d’optionalité.
On ne bâtit pas cette machine pour rien. Mais elle sert d’abord à négocier et à conserver la restructuration dans la manche, sans l’inscrire à l’ordre du jour.
L’État pourrait-il, dans cette ère post-Sonko, être tenté de s’engager dans la voie de la restructuration ?
Permettez-moi de corriger d’emblée la prémisse, car elle commande toute la réponse : il n’y a pas, à proprement parler, d’«ère post-Sonko ». Sonko n’a pas quitté le pouvoir, il est devenu président de l’Assemblée nationale, avec une majorité confortable.
Pourquoi est-ce déterminant ? Parce que toute restructuration, surtout si elle touche la dette intérieure, passe par le Parlement : loi de finances, autorisation d’emprunt, parfois traitement des titres détenus par les banques et par l’IPRES. Le verrou anti-restructuration n’a donc pas disparu avec le départ de Sonko de la Primature. Il s’est déplacé de l’exécutif vers le législatif. Et l’intéressé a déjà prévenu qu’une instabilité institutionnelle compromettrait tout accord avec le FMI : c’est l’affirmation d’un levier.
Il faut donc lire le moment comme une tension entre deux forces. D’un côté, l’arithmétique pousse vers la restructuration : 132 % du PIB, des besoins de financement bruts proches de 26 % du PIB en 2026, un service de la dette autour de 5 500 milliards de FCFA, une croissance qui décroche à 2,2 à 2,5 %. De l’autre, la politique résiste, un président de l’Assemblée qui a fait du refus de la restructuration une ligne, et un exécutif qui multiplie les signaux de bonne foi pour l’éviter.
La tentation technocratique existe, du côté de Diba et du Président, parce que la soutenabilité l’exige peut-être. Mais la contrainte parlementaire la bride. La voie la plus probable est donc celle qui n’oblige pas à une bataille parlementaire explosive : un programme FMI assorti d’un reprofilage, en évitant le mot et l’acte de la restructuration formelle.
La tentation est arithmétique ; la résistance est politique et désormais parlementaire. L’issue dépendra de qui, de Diba ou de Sonko, imposera sa lecture du risque.
Quels impacts pourraient découler de cette restructuration sur les populations, l’économie, nos finances ?
Tout dépend de quand et de comment. Une restructuration précoce, ordonnée et négociée (comme celle de la Côte d’Ivoire en 2011, ou du Ghana mené tôt) redonne de l’oxygène budgétaire sans détruire la crédibilité. Une restructuration tardive et subie produit « l’effet Zambie » : quatre années de négociations, un défaut, l’exclusion des marchés, l’effondrement de la confiance. Le Sénégal doit viser la première et fuir la seconde.
Avant de détailler les canaux, un point que la plupart des analyses oublient et qui change tout pour nous : le Sénégal est en zone franc CFA, à parité fixe avec l’euro. Il n’y a donc pas, chez nous, le canal le plus brutal observé au Ghana ou en Zambie, la dévaluation et l’inflation importée qui ont ravagé le pouvoir d’achat. La monnaie ne sera pas le canal de l’ajustement. L’ajustement passera par le budget et l’économie réelle. C’est une protection majeure pour les ménages, et un argument qu’il faut faire entendre.
Les canaux d’impact réels, par ordre de gravité :
Le système bancaire, le risque numéro un. Si la restructuration touche la dette intérieure, les titres publics détenus massivement par les banques sénégalaises et régionales subiraient une décote. C’est un risque systémique, ce sont les banques qui ont été laminées au Ghana. À éviter absolument, ou à traiter avec un mécanisme de protection du capital bancaire.
L’épargne et les retraites. Une décote sur les titres détenus par l’IPRES, les assurances et l’épargne longue, c’est une perte directe pour les retraités et les épargnants. Le coût social se mesure là, pas seulement dans les colonnes du Trésor.
L’accès aux marchés et la notation. Une restructuration entraîne un passage en défaut sélectif et une exclusion des marchés internationaux pendant deux à trois ans, puis un retour à des taux élevés. La Zambie n’a toujours pas retrouvé un accès normal.
Le marché régional de l’UEMOA. Le Sénégal est la deuxième économie de l’Union. Une restructuration ébranlerait le marché obligataire régional et exposerait la BCEAO à un risque de contagion. Ce n’est pas un problème sénégalo-sénégalais.
Quid des conséquences potentiellement sociales, notamment sur les populations ?
À court terme, l’austérité qui accompagne tout programme (fin des subventions aux carburants, qui dépassent déjà l’enveloppe de près de 2 milliards de dollars, hausse de la fiscalité) pèse sur le pouvoir d’achat. Mais une restructuration réussie libère l’espace budgétaire aujourd’hui absorbé par le service de la dette (ces 5 500 milliards de FCFA) et permet de le redéployer vers la santé, l’éducation et l’investissement. C’est le bénéfice de long terme, à condition que l’opération soit bien conçue.
La vraie question n’est pas seulement «faut-il restructurer», mais «qui paiera», les créanciers extérieurs, les banques locales, les épargnants, ou le contribuable. Une restructuration bien conçue protège le citoyen ; une restructuration subie le sacrifie.








