Ancien patron de la Radiotélévision sénégalaise (RTS), Babacar Diagne appelle à dépasser la lecture politicienne de la formule présidentielle « Sa fitna dotou fi naané niéekh ».
Il y voit une invitation à bannir définitivement de la vie publique sénégalaise l’arbitraire, les violences et les entraves aux libertés.
A l’en croire, cette phrase, prononcée par le Président Bassirou Diomaye Faye lors du lancement de son parti, a aussitôt été perçue comme une flèche décochée à un adversaire politique.
Babacar Diagne a ainsi lancé un appel à faire de « sa fitna » non plus une arme politique, mais une promesse institutionnelle. De ce fait, il interpelle le pouvoir tout comme l’opposition sur l’exigence impérieuse de l’État de droit au Sénégal.
« Sa fitna et nous. ‘’Sa fitna dotou fi naané niéekh’’. Cette phrase, prononcée par le président Bassirou Diomaye Faye lors du lancement de son parti, est sans doute celle qui a le plus retenu l’attention de son discours.
Spontanément, beaucoup y ont vu une allusion à une personne, un adversaire politique du moment. Peut-être avaient-ils raison. Peut-être pas. Seul l’auteur de ces mots en connaît la véritable portée.
Mais, au fond, est-ce là l’essentiel ?
Pour ma part, je préfère laisser cette question à ceux qui aiment personnaliser les débats. Car, finalement, peu importe qui était visé. Ce qui importe, c’est que cette formule cesse d’appartenir au combat politique pour entrer dans le patrimoine républicain.
Je voudrais croire que « sa fitna » ne désigne pas d’abord un homme, mais un ensemble de pratiques que notre démocratie ne peut plus accepter et que notre État de droit ne devrait plus jamais laisser prospérer.
‘’Sa fitna’’, ce serait l’arbitraire lorsqu’il prend le pas sur la loi. Ce serait l’abus de pouvoir lorsqu’il supplante les institutions. Ce serait tout ce qui affaiblit les libertés publiques et installe chez le citoyen le sentiment que ses droits dépendent moins de la loi que du rapport de force.
Si tel est le sens que nous donnons à cette formule, alors elle dépasse les circonstances qui l’ont vue naître. Elle devient une exigence républicaine.
Elle signifie que l’on ne verra plus des citoyens empêchés de voyager sans fondement légal clairement établi. Que des journalistes ne seront plus interpellés dans leurs rédactions ou inquiétés pour l’exercice de leur profession. Que des chroniqueurs ne seront plus emprisonnés pour leurs opinions. Que des représentants du peuple ne seront plus molestés. Que des cabinets d’avocats, des domiciles ou des biens privés ne seront plus livrés à la violence. Que les manifestations pacifiques ne seront plus empêchées ou dispersées sans justification légale claire et proportionnée.
Les exemples ne manquent malheureusement pas dans notre histoire récente. Ils ne concernent d’ailleurs pas une seule période. Ils nous rappellent que l’arbitraire n’a ni couleur politique ni préférence partisane. Il change parfois de visage, mais il produit toujours les mêmes blessures : l’injustice, la peur et la perte de confiance dans les institutions.
Au fond, je suis de ceux qui souhaitent que cette formule présidentielle devienne une véritable promesse républicaine. Oui, il faut que ‘’sa fitna’’ cesse.
Que l’on ne voie plus des citoyens empêchés de voyager sans base légale clairement établie. Que des journalistes, des chroniqueurs ou des professionnels des médias ne soient plus privés de leur liberté pour l’exercice normal de leur métier. Que des représentants du peuple ne soient plus molestés. Que des avocats puissent exercer leur profession sans intimidation. Que les manifestations publiques puissent se tenir dans le respect de la loi, sans interdictions arbitraires ni recours disproportionné à la force.
La véritable victoire d’une démocratie ne consiste pas à remplacer l’arbitraire des uns par celui des autres. Elle consiste à faire en sorte que l’arbitraire disparaisse de la vie publique.
Le véritable triomphe d’un pouvoir démocratique n’est pas de vaincre ses adversaires. C’est de renoncer, une fois au pouvoir, aux méthodes qu’il dénonçait lorsqu’il était dans l’opposition.
Si ‘’sa fitna dotou fi naané néekh’’ signifie que désormais nos institutions fonctionneront avec impartialité, dans le respect de la Constitution, des lois de la République et des libertés publiques, alors cette phrase dépasse les clivages politiques. Elle devient une espérance nationale.
Le Sénégal a suffisamment souffert des tensions politiques pour comprendre qu’aucune alternance ne vaut si elle ne s’accompagne pas d’une alternance dans les pratiques. Les hommes passent. Les institutions, elles, demeurent. Elles ne doivent servir ni un parti, ni un chef, mais exclusivement la République.
Alors, oui, peu importe aujourd’hui le nom de celui que certains auront cru reconnaître derrière ces mots. Ce qui importe, c’est que « sa fitna » devienne désormais, pour tous les Sénégalais, le nom de tout ce que nous refusons de voir prospérer dans notre pays : l’arbitraire, l’injustice, les atteintes aux libertés, les violences politiques et le mépris de l’État de droit.
Le jour où plus aucun citoyen ne craindra d’être privé de ses droits en raison de ses opinions, où les institutions ne prendront parti que pour la loi, où la force du droit aura définitivement remplacé le droit de la force, alors seulement nous pourrons dire, ensemble, que ‘’sa fitna dotou fi naané niéekh’’ ».







