À l’approche de la Tabaski, les foirails et points de vente de moutons ne désemplissent plus. Dans les grandes villes comme Thiès, les acheteurs se ruent vers les enclos à la recherche du plus beau bélier pour célébrer la fête du sacrifice dans la dignité.
Mais derrière l’ambiance festive et les interminables séances de marchandage se cache une réalité beaucoup plus sombre : des pratiques frauduleuses qui font chaque année de nombreuses victimes.
Entre moutons artificiellement « gonflés », animaux malades maquillés pour paraître en bonne santé, oreilles recollées et queues camouflées, plusieurs familles disent avoir perdu des centaines de milliers de francs CFA après avoir été trompées par des vendeurs de mauvaise foi.
Le rêve d’un père de famille vire au cauchemar
À Thiès, le vieux Lamine n’oublierait jamais cette veille de Tabaski qui s’est transformée en véritable drame familial. Père de famille, le sexagénaire avait économisé pendant plusieurs mois afin d’acheter un bélier imposant capable de satisfaire ses enfants et d’honorer la tradition.
Ce soir-là, accompagné de son fils, il se rend dans un point de vente très fréquenté de la capitale du Rail. Sous les éclairages improvisés des enclos, des dizaines de moutons sont exposés devant les acheteurs qui scrutent chaque détail : la taille, les cornes, la démarche, l’épaisseur du pelage ou encore le volume du ventre.
Après avoir longuement inspecté plusieurs bêtes, Lamine tombe finalement sous le charme d’un énorme bélier blanc. L’animal paraît robuste, bien nourri, propre et particulièrement calme.
« Ce mouton est beau et bien nourri. Il me plaît beaucoup. Ça coûte combien ? », demande-t-il au vendeur. Ce dernier, visiblement très habile dans l’art du commerce, lui répond avec assurance : « Il y avait plus de dix moutons de cette taille ici. Tous les autres sont partis. C’est le dernier qui reste. Si tu me donnes 500 000 FCFA, je te le laisse. »
Le vieux Lamine est surpris par le prix mais refuse de repartir bredouille. Après plusieurs minutes de négociations, les deux hommes s’accordent finalement sur 400 000 FCFA. Heureux de son acquisition, le vieux affrète immédiatement une moto-tricycle pour transporter le bélier jusqu’à son domicile. À son arrivée, ses épouses et ses enfants se rassemblent autour de l’animal. Dans la cour familiale, l’ambiance est à la satisfaction. Pour le père de famille, le plus dur semble enfin derrière lui.
« J’étais bouleversé par la mort du mouton »
Mais quelques heures plus tard, tout bascule. Dans la nuit, le vieux attache le mouton dans le garage afin qu’il y passe tranquillement la nuit. Le comportement inhabituellement calme de l’animal ne l’inquiète pas. Le bélier refuse de manger, ne touche ni à l’eau ni au fourrage et ne tente même pas de bêler.
Au petit matin, il revient voir son mouton. À peine franchit-il la porte du garage qu’il reste figé. Le bélier est couché à même le sol, le ventre anormalement gonflé, la langue pendante. L’animal ne respire plus. « J’ai essayé de le faire bouger mais il était déjà mort. J’étais sous le choc », raconte-t-il avec émotion.
Alerté par les cris du père de famille, un voisin éleveur vient examiner la carcasse. Après quelques minutes d’observation, son constat tombe : « Ce mouton a probablement été gonflé avec une substance pour lui donner artificiellement une belle allure. »
La nouvelle assomme Lamine. À seulement trois jours de la fête, il se retrouve sans mouton après avoir déboursé toutes ses économies. « Je n’avais plus d’argent pour en acheter un autre. C’est mon frère qui m’a finalement aidé. Sinon, ma famille allait passer la Tabaski sans sacrifice », explique-t-il.
Lorsqu’il retourne voir le vendeur pour réclamer un remboursement, celui-ci refuse catégoriquement d’assumer la moindre responsabilité. « Il m’a simplement répondu que seul Dieu décide de la mort d’un être vivant », déplore le sexagénaire.







