Des années après, l’affaire des chantiers de Thiès demeure inoubliable. Elle continue d’alimenter un profond sentiment d’inachevé. Ses échos résonnent encore aujourd’hui, à l’occasion de la célébration du 66e anniversaire de l’indépendance du Sénégal dans « la capitale du Rail ».
Il y a une ironie du sort que n’auraient pas manqué de souligner les chroniqueurs judiciaires d’alors : la ville de Thiès, choisie en 2004 comme cadre de la fête nationale, est aujourd’hui encore, 22 ans après, celle qui accueillera les festivités du 4 avril 2026. Mais entre-temps, la « capitale du Rail » a traversé l’une des plus grandes tempêtes politico-judiciaires du pays. Une affaire qui mêle argent public, rivalités au sommet de l’État, emprisonnements, non-lieux et acquittements.
Tout commence en 2003-2004. Bara Tall est assigné à comparaître pour surfacturation lors de l’attribution des marchés pour la préparation de la fête nationale du 4 avril 2004, qui devait se dérouler à Thiès. L’homme est à l’époque Président-directeur général (PDG) de Jean Lefebvre Sénégal (JLS), groupe qu’il dirige via sa holding Talix. Il est aussi l’un des entrepreneurs les plus puissants du pays. En face, l’État sénégalais met en avant des irrégularités colossales dans les marchés publics liés à la rénovation et à l’embellissement de Thiès à l’occasion de cette fête de l’indépendance.
L’heure de gloire d’Idrissa Seck, puis sa chute
Au cœur du dossier se trouve un homme politique. Et pas des moindres. Une ponte du landerneau politique : Idrissa Seck. Maire de Thiès, ancien Premier ministre du Président Abdoulaye Wade. Il est alors considéré comme le dauphin naturel du chef de l’État. Mais les relations entre les deux hommes s’étaient déjà sérieusement dégradées. Finalement, le Thiessois est limogé de ses fonctions de Premier ministre le 21 avril 2004 et a pour successeur Macky Sall.
C’est dans ce contexte de rupture que l’affaire des chantiers éclate. En juillet 2005, le Président Wade reproche à Seck sa gestion des chantiers dits de Thiès. Le montant colossal de 21 milliards de FCFA aurait été dépensé dans des travaux « non autorisés ». Wade transmet à la justice un rapport de l’Inspection générale de l’État (IGE), réalisé à sa demande.
Il accuse son ex-bras droit d’avoir dépensé 46 milliards de FCFA pour les travaux, près du double des 25 milliards initialement prévus. Idrissa Seck, lui, nie tout détournement. Face aux journalistes, il lance une formule restée dans les mémoires : « La prison est souvent le chemin vers le palais présidentiel », citant l’exemple de Nelson Mandela et d’Abdoulaye Wade lui-même, qui avait connu les geôles sous le régime socialiste.
Il est ainsi placé en garde à vue puis inculpé d’« atteinte à la sûreté de l’État » et incarcéré à la prison centrale de Dakar, le 23 juillet 2005. Son emprisonnement suscite une onde de choc dans le pays.
« Jusqu’à l’extinction du soleil, aucun centime détourné ne pourra m’être imputé »
Pourtant, le feuilleton judiciaire va surprendre. Idrissa Seck bénéficie, au début de l’année 2006, tour à tour d’un non-lieu pour l’accusation d’atteinte à la sûreté de l’État ainsi que sur le dossier des chantiers de Thiès. Il est libéré discrètement le 7 février 2006 après 199 jours de prison, quelques minutes avant le coup d’envoi du match de la 25e édition de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) opposant le Sénégal à l’Égypte, afin d’éviter un rassemblement populaire. « Jusqu’à l’extinction du soleil, aucun centime détourné ne pourra m’être imputé », avait-il déclaré devant ses milliers de militants et sympathisants qui, à l’époque, s’étaient fortement mobilisés pour l’accueillir à sa sortie de prison.
Tous les autres protagonistes de cette affaire ont bénéficié également d’un non-lieu. Seul Bara Tall demeure sur la sellette. L’entrepreneur est incarcéré à la Maison d’arrêt de Rebeuss en novembre 2006. Son procès au fond s’ouvre finalement en 2011, et c’est là que se joue l’un des moments les plus marquants de l’histoire judiciaire sénégalaise.
Le premier substitut du procureur de la République d’alors, Ibrahima Ndoye, choisit de briser la loi du silence. Lors du procès, il soutient contre toute attente que son intime conviction est que Bara Tall n’avait rien fait de ce qu’on lui reprochait. Cette déclaration, prononcée dans la solennité d’une salle d’audience, reste l’une des phrases les plus mémorables de ce procès. Il ajoutera qu’on lui a prescrit de requérir cinq ans de prison, que son éthique professionnelle l’obligeait à requérir une telle peine, mais que son intime conviction est que l’accusé n’avait rien fait. Il conclut par une formule devenue culte dans les palais de justice : « Quand la politique entre au tribunal par la porte, la justice sort par la fenêtre ». Finalement, le juge correctionnel donne raison à sa conviction profonde. Bara Tall et ses co-inculpés sont acquittés.
« Les chantiers de Thiès avaient pour but de liquider le fils d’emprunt au profit du vrai fils »
La dimension politique de l’affaire ne fait guère mystère. Dès sa sortie de prison, Idrissa Seck s’exprime sans détour sur les événements. Devant des journalistes, après sa comparution comme témoin au procès de Bara Tall, il déclare que « les chantiers de Thiès avaient pour but de liquider le fils d’emprunt au profit du vrai fils ». Allusion faite à la rivalité qui l’opposait à Karim Wade, fils du père fondateur du Parti démocratique sénégalais (PDS), pour la succession au palais de la République.
Là, le parquet requiert un non-lieu pour Bara Tall à cause d’un rapport qu’il juge mal fait par les experts de l’IGE. Il note qu’il semble curieux que, pour des travaux d’une telle envergure impliquant un enjeu financier aussi important, les poursuites aient été aussi sélectives.
Du côté du monde des affaires, le malaise est également profond. Pour le directeur exécutif de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES), Mor Talla Kane, quel que soit le jugement rendu, les dégâts collatéraux sont énormes. « Cela a affecté le patronat. On n’a plus de garanties de sécurité dans les investissements que nous faisons », relève-t-il. Avant d’ajouter avec une pointe d’amertume : « Jean Lefebvre Sénégal aurait pu être notre champion dans la sous-région. Ces pays ont créé un champion national, ils ne sont pas allés chercher quelqu’un d’autre ». Pour Bara Tall lui-même, l’affaire a eu un coût personnel incalculable. Il confie que « le plus dur a été la mort de mon père. Maintenant, plus rien n’a d’importance ». Son père, dit-il, n’a pas survécu aux accusations de fraude et à son incarcération.
Toujours dans l’attente d’un verdict définitif
En choisissant Thiès pour accueillir les festivités du 66e anniversaire de l’indépendance, le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye renoue avec une tradition inaugurée vingt-deux ans plus tôt dans des circonstances autrement turbulentes. C’est dans un esprit d’engagement patriotique que le Sénégal va célébrer le 4 avril 2026 son accession à la souveraineté internationale, dont le président présidera le Grand défilé civil et militaire à Thiès, en présence de l’ensemble des corps constitués.
Mais pour les habitants de la « capitale du Rail », l’occasion est aussi celle d’un bilan douloureux. La ville, théâtre malgré elle d’un des plus grands scandales de la démocratie sénégalaise, attend toujours que la justice — non plus celle du procès Bara Tall, mais celle de l’Histoire — rende un verdict définitif sur ce qui reste, dans les mémoires collectives, bien plus qu’une affaire de marchés publics : le récit d’un pays qui a failli se déchirer entre ses élites, au nom d’ambitions personnelles habillées en enjeux d’État.
Aujourd’hui, alors que les militaires s’apprêtent à défiler sur l’avenue Caen sous les regards de milliers de Thiessois, la question que posaient déjà les chroniqueurs en 2011 reste entière : qui, au fond, a vraiment été jugé dans l’affaire des chantiers de Thiès et qui aurait dû l’être ?









